Qu’est-ce qu’un jointoyeur?

D’abord, le mot. Un peu rugueux, non ?
Jointoyeur. On imagine presque le bruit des cailloux, le frottement du ciment, la main gantée qui appuie, qui lisse, qui remplit.
Car oui, c’est bien ça. Le jointoyeur, c’est celui qui fait les joints. Pas ceux qu’on fume, non (blague facile, on la pose là).
Les joints de maçonnerie. Les vrais.

Les lignes fines entre les briques.
Les liserés entre les pierres.
Les petites rigoles qui dessinent les murs.

Il les gratte, il les remplit, il les égalise.
Il les soigne comme on soigne une cicatrice.
Il travaille à l’ombre du mur, mais son geste… il finit l’ouvrage.


Entre l’ombre et la finition

Le jointoyeur, c’est le détail qui change tout.
Un mur sans joints, c’est brut.
Un mur bien jointoyé, c’est net, c’est beau, ça tient debout.

Et pourtant… qui pense à lui ?
Franchement, quand on voit une belle façade en pierre, on dit quoi ?
“Waouh, les pierres sont belles.”
Jamais : “Les joints sont super bien faits.”
Et pourtant… sans lui, le charme tombe à plat.

Le jointoyeur n’est pas là pour se faire applaudir.
Il est là pour que le mur tienne. Que la pluie reste dehors. Que les pierres soient soudées.

Il est un peu comme le sel dans un plat : invisible mais indispensable.


Ses outils ? Ses mains. Et un peu de magie.

Il y a la truelle langue de chat.
Déjà, le nom dit tout. Fine, délicate, souple.
Elle glisse dans les recoins, elle dépose la pâte, elle lisse d’un geste rapide.
On entend presque le raclement sur la pierre.

Il y a le fer à joint, un outil au look banal… mais diablement précis.
Il faut que ce soit droit. Régulier.
Pas trop profond, pas trop en surface.
C’est de la chirurgie murale.

Et puis il y a le doigt. Eh oui. Certains finissent au doigt.
Parce qu’il y a des textures qu’on sent mieux comme ça.
Parce qu’un gant, parfois, ça gomme la sensation.
Il faut sentir la résistance du sable, le moelleux de la chaux…


Joints à la chaux, joints au ciment ?

Il y a les anciens et les modernes.
Ceux qui bossent à la chaux, comme autrefois.
Et ceux qui préfèrent le ciment, plus rapide, plus costaud.

La chaux, elle respire. Elle vit.
Elle a une odeur douce, un peu âcre.
Elle craque sous les doigts, elle colle aux chaussures.
Mais elle respecte la pierre.
Elle ne l’étouffe pas. Elle la laisse vivre.

Le ciment, lui, est plus dur, plus gris.
Il sèche vite, il tient fort.
Mais il enferme. Il bloque.
Alors sur les vieilles bâtisses ? La chaux, toujours.


Où travaille un jointoyeur ?

Un peu partout.
Sur les chantiers de rénovation.
Dans les centres historiques, quand on veut redonner une âme aux vieilles façades.
Sur les maisons en pierre, les murs en briques, les murets du jardin.

Il bosse aussi dans des endroits perchés (vraiment perchés).
À genoux sur un échafaudage.
La tête dans le vent, les pieds dans la poussière.

Et puis parfois, c’est presque de l’archéologie.
Il gratte, il découvre des pierres anciennes, des couleurs cachées sous la suie…
Un peu comme un restaurateur de tableau, mais version maçonnerie.


Il y a joint et joint…

Petite précision.
Un jointoyeur, ce n’est pas un jointeur (vous voyez la nuance ?).

Le jointeur, lui, il s’occupe des joints… de placo.
Plâtre, bandes, plaques, vis.
C’est l’intérieur, c’est blanc, c’est lisse.

Le jointoyeur, c’est le mur, la pierre, l’extérieur.
C’est rugueux, c’est brut.
C’est pas la même école.


Un métier de patience

Franchement… ce n’est pas le boulot le plus rapide du monde.
Ça prend du temps, faire des joints.
Et pas question de bâcler : un joint mal fait ? Il craque, il fuit, il s’effrite.

C’est un métier de rythme.
On avance lentement, pierre par pierre, joint par joint.
Et puis il y a la météo.
Pas trop chaud, sinon ça sèche trop vite.
Pas trop humide, sinon ça tient pas.

Il faut apprendre à travailler avec la lumière.
Parce que le joint, il change selon l’ombre.
À contre-jour, il brille. De face, il s’efface.
Un mur, ça vit. Et ça se lit comme un visage.


Ça recrute ou pas ?

Oui. Clairement.
Il manque de mains. De bons yeux. De bras solides.
Les chantiers fleurissent partout. Les vieilles pierres reviennent à la mode.
Et il faut les gens pour leur redonner leur cachet.

Et puis… c’est un métier qui a du sens.
On voit ce qu’on fait.
On touche. On transforme. On protège.

C’est pas un job de bureau.
Mais c’est un job debout.
Sous le ciel. Au vent. Au bruit des moineaux.


Des odeurs, des sons, des silences

On parle souvent technique… mais sur un chantier, il y a plus que ça.
Il y a l’odeur du mortier frais.
Un mélange entre la terre mouillée et le sable chaud.
Il y a les sons : les cailloux qui s’entrechoquent, le raclement des truelles, les voix des collègues.
Et puis le silence, parfois.
Quand on est concentré. Quand la main avance seule, et que le temps ralentit.

C’est dans ces instants-là que le mur prend vie.
Et que le jointoyeur devient presque sculpteur.


Alors, on en parle enfin ?

Ce n’est peut-être pas le métier dont rêvent les enfants.
Mais c’est un métier à part.
Un métier de détail, de geste sûr, de regard attentif.

Un mur peut tenir sans peinture.
Il peut tenir sans déco.
Mais sans bons joints ? Il se fissure, il s’écroule.

Alors la prochaine fois que vous passez devant une façade en vieilles pierres…
Regardez les lignes entre les pierres.
Elles vous diront merci.

🪶 Signé Rose Lama, rédactrice pour La Cavalcade. Formée à l’architecture et spécialisée dans les sujets liés à l’habitat, elle écrit depuis les chantiers, les ateliers, les maisons habitées. Chaque article naît d’un regard posé sur le réel — celui de l’Atelier Clarté, entre Paris et Houdan. En savoir plus sur Rose Lama.


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